Cas novembre 2015

Ejokonoï

Aidons le Turkana

Cas novembre 2015:

Un témoignage d'Elena, infirmière de la clinique mobile:

Voici le cas le plus impressionnant que nous ayons eu jusqu’ici :

 

A 22 heures le mercredi 18 novembre, il y a eu une bagarre dans le village de Kokuro, à 10 km de la mission. Un jeune homme s’est fait trancher le coup, laissant la trachée et l’œsophage ouverts, comme un pauvre animal égorgé, mais avec de la « Chance ».. Si nous parlons de chance avec une majuscule et entre guillemets, c’est parce qu’aucun gros vaisseau sanguin n’a été touché. Il avait aussi reçu une balle dans le bassin et quelques coupures dans la tête. Il a été amené au dispensaire le lendemain à 8h30 pour nous demander de l’aide et nous sommes arrivés à 9h15. Nous avons trouvé l’homme recroquevillé sur la civière, la plaie couverte de compresses, dans un état pseudo-comateux (cela faisait presque 12 heures que la bagarre avait eu lieu).

Nous lui avons administré des antalgiques et des sédatifs pour l’intuber (à travers le trou dans le cou) et faire une suture temporaire. 40 minutes plus tard, après l’avoir stabilisé, nous l’avons amené à la maison pour le connecter à la seule source artificielle d’oxygène à 60 km à la ronde. Sans cesser de le ventiler manuellement, nous nous sommes préparés et avons préparé la voiture/ambulance pour un voyage urgent mais délicat pour l’hôpital le plus proche, dans la ville de Lodwar, à 260 km.

 

Nous sommes partis vers 14h30, avons roulé plus de 2 heures sur une route de boue, de sable et de pierres jusqu’à l’aérodrome où nous avons transféré le patient dans l’avion. De là, le voyage jusque Lodwar n’a duré que 30 minutes. A l’aéroport, nous avons pris un taxi, et sommes arrivés un peu avant 18h à l’hôpital, serrés à l’arrière du véhicule, le coffre ouvert.

A l’hôpital, nous avons été confrontés à l’incompétence des « professionnels », qui ne comprenaient pas pourquoi le patient était inconscient et vérifiait sans cesse les pupilles, bien qu’on leur ait dit à plusieurs reprises que le patient était sous sédatifs. Au bout d’une demi heure de discussion, pendant laquelle ils nous ont expliqué qu’ils ne pouvaient accomplir aucune procédure, notamment l’oxygénothérapie, sans l’autorisation d’on ne sait quelle chef, nous avons obtenu le droit de le transférer au bloc.

Là, 2 chirurgiens nous ont dit que le cas était trop compliqué pour eux et qu’il fallait le transférer dans un autre hôpital. Nous avons eu à charge de poursuivre la prise en charge et la préparation du patient pour le transfert, tout en préparant les papiers. Nous avons du écrire sur papier à l’anesthésiste et à l’infirmière qui l’accompagnaient comment le patient devait rester sous sédatifs pendant le voyage, car ils ne le savaient pas. Il plaisantait avec l’infirmière en riant et en lui disant qu’il ne fallait pas oublier l’AMBU (ballon de ventilation manuelle) sinon le patient mourrait. Ils riaient tous seuls. Pour nous, pas un merci pour ce que nous avions fait. Enfin, le patient est parti dans l’ambulance avec l’AMBU et l’infirmière qui l’accompagnait pour le second hôpital. Nous sommes sortis, soulagés. Alors, quelqu’un m’a touché derrière l’épaule. C’était un garde de la sécurité. Il m’a demandé « Hey, pourriez-vous expliquer comment marche le ballon ? Parce que je ne sais pas si ils le font bien ». Le garde de sécurité ! Je regardais, et évidemment, le patient était mal ventilé. Quand nous les avons finalement vu partir vers Eldoret vers minuit, nous avions peu d’espoir que le patient reste en vie. Mais nous savons aujourd’hui qu’il est bien arrivé, a subi 3 opérations, et est actuellement « hors de danger ».

 

En analysant tout ça, c’est extraordinaire qu’il y ait eu une fin heureuse. Au vu de la gravité de la blessure, du lieu où c’est arrivé, du peu de moyens dont nous disposons et de l'incompétence des professionnels de santé auxquels nous avons été confrontés, nous ne pensions pas pouvoir surmonter ça. L’homme a vu la lumière, est monté, a eu quelques heures de vérité avec Saint Pierre, et est redescendu. Il s’est accroché à la vie avec une énorme force, et il a eu la chance de rester ici. Mais ce qui nous rend le plus fiers, c’est que nous sommes 3 infirmiers qui avons réussi à garder le patient en vie, stable dans son instabilité, pendant plus de 24 heures, jusqu’à ce qu’il soit transféré par ambulance à l’hôpital où il a pu être opéré. Parce que, tandis qu'en Espagne on nous laisse juste prescrire du paracétamol, de la bétadine, et quelques compresse, ici, dans ce cas en particulier, en utilisant nos connaissances, nous avons géré le midazolam, fentanyl, succinylcholine, atracurium, propofol, de la morphine, dopamine, éphédrine, acide tranexánico et ceftriaxone, entre autres, quand il le fallait et comme il le fallait, sans la nécessité d'être agréés par un universitaire, ni aucun conseil, ni aucun collège officiel. Parce que nous savons et nous pouvons. Sans avoir eu de cours de prescription.

 

Je suis vraiment ravie que ce patient ait survécu à quelque chose qui semblait impossible, et je suis fière en regardant le travail que nous avons fait, Ana, Andres et moi. Personne ne pourra nous dire le contraire, nous aimons notre travail d’infirmiers, et nous sommes fiers d'être infirmiers. C'est une carrière qui a besoin d'être revalorisée, en commençant par nous revaloriser nous-même.

 

Alors félicitations à nous tous

 

 

Ejokonoï est une association à but non lucratif, régie par la loi du 1er juillet 1901. Parution au JO du 15 juin 2013.